Viticultrice à Rivedoux-Plage, sur l’île de Ré, Isabelle Cailleteau diversifie son exploitation face à la crise du cognac. Cette année, elle se lance dans la culture du chanvre alimentaire. Une plante aux multiples vertus, encore assez méconnues.

Photo remise – Isabelle Cailleteau
À 52 ans, Isabelle Cailleteau connaît bien la terre rétaise. « Je suis sur l’île de Ré depuis toujours« , rappelle-t-elle. En 2008, elle reprend l’exploitation viticole familiale au départ à la retraite de ses parents. Jusqu’à récemment, son activité était exclusivement tournée vers la vigne, sur près de 30 hectares.
Mais depuis plusieurs années, le contexte économique pousse à la réflexion. « La crise du cognac est bien présente. Depuis quatre ans, je me dis qu’il faut faire quelque chose des terrains sur lesquels j’arrache les vignes. » L’objectif est clair. Trouver une culture peu contraignante, demandant peu d’investissements matériels, tout en étant bénéfique pour les sols.
Le déclic du chanvre
C’est dans les Deux-Sèvres, près de Melle, qu’Isabelle Cailleteau découvre une piste sérieuse. « À côté de Melle, il y a le chanvre mellois, j’ai pu aller les voir. » Le choix de se lancer à son tour ne s’est pas fait du jour au lendemain. « Ça fait quatre ans que je travaille dessus. »
Le collectif Chanvre Mellois, actif depuis plus de vingt ans, s’est d’abord développé dans le secteur du bâtiment avant de se lancer, il y a trois ans, dans le chanvre alimentaire. « Ils ont le marché« , souligne la viticultrice. Elle s’appuie sur leur savoir-faire pour structurer son projet.
Isabelle Cailleteau a également adhéré à la charte de Chanvre Nouvelle-Aquitaine. C’est la structure régionale qui accompagne le développement de la filière. Sur le site de Chanvre Nouvelle-Aquitaine, on peut lire que la plante se distingue par une culture sobre, sans intrants chimiques, et par la valorisation complète de la plante, de la graine à la tige.
« On plante, on récolte »
Après des essais menés en 2024 sur 15 ares, Isabelle Cailleteau passe cette année à une plus grande surface, avec trois hectares cultivés. « C’est une plante qui pousse très vite : en un mois, elle faisait déjà 70 centimètres. » Semé entre le 20 avril et le 31 mai, le chanvre a besoin d’eau uniquement après le semis. « Après, on ne touche plus à rien.«
La culture est exigeante sur un point : la qualité du sol. « Il faut quand même un sol organique, sinon ça ne pousse pas. Sur le sable, par exemple, ça ne marche pas. » En contrepartie, la plante joue un rôle régénérant. « La racine développe des oligo-éléments et transforme le sol pour qu’il soit plus riche.«
Sans engrais, sans produits chimiques, « on plante, on récolte, et on ne fait rien entre les deux« . Un fonctionnement en cohérence avec les principes défendus par Chanvre Nouvelle-Aquitaine, qui revendique une agriculture à faible impact environnemental.
De la graine à l’assiette
Pour l’instant, Isabelle Cailleteau se concentre sur la partie alimentaire. Mais le chanvre offre plusieurs débouchés. « Avec les graines, on fait de l’alimentation, avec la tige, de la matière pour le bâtiment« , explique-t-elle. Une diversification qu’elle envisage à moyen terme.
La récolte se fait en septembre, à la moissonneuse, souvent en même temps que les vendanges. Mais pour l’alimentaire, la logistique est très précise. « Il faut mettre les graines à sécher dans les deux heures après le ramassage, car elles s’oxydent très vite. » Après 24 heures de séchage, les graines sont triées par trieur optique chez Chanvre Mellois.

Photo remise – Isabelle Cailleteau
« Si les graines sont trop oxydées, elles partent en alimentation animale, sinon en alimentation humaine. » Elles peuvent ensuite être vendues en vrac, ou transformées en graines décortiquées, huile et farine. « La farine issue des graines décortiquées contient jusqu’à 60 % de protéines. Elle peut remplacer la viande pour les personnes végétariennes. Et ça fonctionne aussi pour les Ehpad, pour les personnes qui ne peuvent pas croquer.«
De grandes qualités nutritionnelles
Le chanvre alimentaire est encore peu connu du grand public. « C’est une plante 100 % sans gluten, riche en oméga 3 et en vitamines« , insiste Isabelle Cailleteau. L’huile de chanvre, notamment, est utilisée comme « boost d’oméga 3.«
Elle évoque aussi un intérêt personnel. Atteinte de RCH (rectocolite hémorragique), une maladie inflammatoire chronique de l’intestin, cousine de la maladie de Crohn, en 2024, elle reconnaît que la consommation de chanvre a eu des bienfaits pour elle. Sans faire de promesses médicales, elle souligne les qualités nutritionnelles de la plante, reconnues et mises en avant par Chanvre Nouvelle-Aquitaine dans ses actions de sensibilisation.

Photo La Rochelle Info – Juliette PAPET
Expliquer la culture
Si le projet a mis du temps à aboutir, c’est aussi pour des raisons réglementaires. « Ça ressemble à de la drogue, mais il n’y a pas de THC. » Le chanvre alimentaire est aussi à distinguer du CBD. « Ce n’est pas la même variété, ni la même culture. »
Autorisations, contrôles, réglementation sur la hauteur des plantes, Isabelle Cailleteau a du faire appel à de nombreuses instances pour être autorisée à cultiver le chanvre. « J’ai dû faire venir la DREAL, expliquer à la gendarmerie, à la police municipale, au conseil municipal et communautaire. » Un long travail pédagogique, d’autant plus nécessaire qu’elle est, pour l’instant, « la seule sur l’île de Ré« , à se lancer dans cette production.
Et ses essais suscitent l’intérêt. « Avec la crise du cognac, beaucoup de collègues regardent ce que je fais.«
À plus long terme, elle n’exclut pas le développement du chanvre pour le bâtiment, « d’ici cinq ans« .
En attendant, elle souhaite faire découvrir cette culture autrement. « L’idée, c’est aussi de faire connaître le chanvre à travers des ateliers culinaires organisés par Chanvre Nouvelle-Aquitaine. » Une manière concrète de rapprocher production agricole locale et alimentation de demain.

